Samarcande, fameuse ville d'Ouzbékistan située sur la route de la soie reliant la Chine à la Méditerranée, a accueilli les championnats du monde de Blitz organisés par la Fide en 2023. Après 21 rondes de combats acharnés, Magnus Carlsen a devancé Daniil Dubov d'un demi point. Ce classement aurait pu être différent sans la tragicomédie de la partie entre Dubov et Nepomniachtchi. Ces deux prétendants légitimes au titre ont décidé de partager le point sans combattre. Ce type d'arrangement entre amis est fréquent dans de nombreux tournois, ceci quel que soit le niveau des protagonistes. Néanmoins, la façon dont les pseudo-adversaires s'y sont pris a créé la polémique et nécessité une sévère intervention arbitrale.
Je vous laisse juge de la partie incriminée :
L'arbitre Ivan Syrovy a peu apprécié le sens de l'humour des deux Russes. Ne se laissant pas impressionner par la notoriété des deux joueurs, il a fait preuve d'autorité en infligeant un zéro à chacun d'eux. Pour cela, il s'est appuyé sur l'article 11.1 du règlement qui stipule que les joueurs ne doivent prendre aucune mesure susceptible de jeter le discrédit sur le jeu d'échecs.
Personnellement, je ne crois pas qu'un quelconque discrédit ait été jeté sur le vénérable jeu d'échecs. La partie met en scène une élégante valse de Cavaliers qui parcourent l'échiquier jusqu'à revenir à leur position initiale. Si le lieu pour réaliser cette performance artistique était peut-être mal choisi, nos deux facétieux ont donné de la visibilité à leur oeuvre en bousculant l'ordre établi.
Les instances officielles confondent parfois le jeu d'échecs qui existe depuis des millénaires indépendamment de toute fédération avec la pratique compétitive qui doit être fortement réglementée. C'est l'esprit sportif qui a été bafoué, pas le jeu d'échecs qui, j'en suis sûr, survivra encore longtemps à cet épisode drolatique.
Il m'est difficile d'accabler ces deux joueurs de l'élite mondiale qui ont osé dévoiler au grand jour ce que beaucoup dissimulent honteusement. Les solutions pour cacher les intentions pacifiques sont multiples. Lorsque la proposition précoce de partage du point n'est pas autorisée, il est possible d'inventer d'un commun accord une partie conduisant à un aplanissement rapide de la position, de reproduire une partie spectaculaire ou de choisir une ouverture provoquant une rapide répétition de coups. Ces simulacres ne trompent généralement pas grand monde mais passent sous les radars de l'autorité arbitrale qui détourne souvent le regard.
Daniil Dubov et Ian Nepomniachtchi ont décidé de défier l'autorité en dénonçant l'hypocrisie du système avec humour. C'est très mal mais c'est réjouissant.