ARTE a récemment diffusé "Rematch", une série en 6 épisodes inspirée du fameux match revanche entre Garry Kasparov et l'ordinateur Deep Blue. Bien qu'elle relate des faits réels qui ont eu lieu en 1997, cette série, remarquablement réalisée par Yan England et scénarisée par André Gulluni, est une oeuvre de fiction. Il ne s'agit donc pas d'un documentaire mais d'un thriller psychologique qui dissèque les comportements des protagonistes et tient le spectateur en haleine jusqu'au dénouement final.
Pour les plus jeunes, il n'est pas inutile de rappeler que la victoire de la machine lors de ce match eut un grand retentissement médiatique. C'était pour beaucoup la fin de la suprématie humaine sur le roi des jeux car, pour la première fois, celui que beaucoup considère comme le plus grand joueur de tous les temps était défait par un ordinateur au cours d'un match de 6 parties. Même si nous pressentions que le moment ou la machine allait détrôner l'être humain allait tôt ou tard arriver, l'heure n'était pas encore venue comme le montreront les matchs nuls de Vladimir Kramnik contre Deep Fritz en 2002 et de Garry Kasparov contre Deep Junior en 2003.
Le déroulement chaotique du match de 1997 fit débat dans la communauté des joueurs d'échecs. Non seulement la prestation de Kasparov ne fût pas à la hauteur de son talent, mais l'attitude d'IBM, concepteur de Deep Blue et organisateur de l'évènement, instaura un sérieux doute sur l'équité des chances entre les protagonistes. Les fichiers traçant l'historique du fonctionnement de Deep Blue pendant les parties ne furent jamais dévoilés et la machine fût rapidement démantelée, empêchant toute revanche contre Kasparov ou toute confrontation avec des Grand Maîtres qui s'étaient déclarés prêts à relever le défi. IBM ayant réussi son coup de communication pour relancer le cours de bourse d'une entreprise sur le déclin, il n'était pas question de risquer d'en perdre le bénéfice face à un joueur de moindre renommée.
Lorsqu'on utilise le terme d'intelligence artificielle pour qualifier Deep Blue, on l'entend au sens le plus large. Il est difficile de définir les contours précis de ce qu'est une IA. En 1997, il n'était pas encore question de réseaux de neurones performants et d'apprentissage profond mais d'utiliser la puissance brute capable de calculer jusqu'à 200 millions de coups par seconde associée à des fonctions d'évaluation optimisées par des humains. La série fait néanmoins planer le doute en suggérant que la machine aurait pu générer son propre code à l'insu de son principal concepteur. Cette hypothèse est hautement improbable mais entretient chez le spectateur le malaise autour des conditions étranges de ce match.
L'acteur Christian Cooke est crédible dans son interprétation de Kasparov par sa ressemblance physique mais aussi par ses attitudes devant et hors de l'échiquier. Il incarne un personnage au caractère difficile, colérique, passionné par le jeu, ambitieux, déterminé dans sa volonté de gagner, égocentrique, sûr de sa force mais saisi de doutes quand il perd la maîtrise des évènements. Ce n'est pas l'aspect financier qui le motive mais le défi historique. Idéaliste, il se sent investi d'une mission vis-à-vis du jeu d'échecs. Les nombreux flash-back vers l'enfance du futur champion et ses relations difficiles avec son ex-femme humanisent ce personnage complexe.
L'actrice danoise Trine Dyrholm incarne Klara, la mère du champion. La série montre les relations privilégiées que Kasparov a entretenues avec cette mère qui fût omniprésente tout au long de sa carrière.
Dans la série, Kasparov parait bien isolé face à l'armada d'informaticiens, de scientifiques et de Grands Maîtres mobilisés par IBM. Il n'est entouré que de sa mère et de son manager. Il analyse les parties sans aide extérieure à même le sol de sa chambre d'hôtel. Cette solitude amplifie le sentiment d'un combat mené par un homme seul face à une organisation déterminée à le vaincre. Dans la réalité, nous savons que, lors des matchs de 1996 et de 1997, Kasparov était accompagné par son fidèle lieutenant le Grand Maître russe Youri Dokhoian et par l'expert en développement de programmes d'échecs, l'allemand Frederic Friedel.
Le personnage de Ren Guan Lin, surnommé PC, est le principal concepteur de Deep Blue. Il est incarné par l'acteur Orion Lee. La série le présente comme un informaticien brillant, peu social, émotif, totalement investi dans le développement de sa créature. Il est l'image du scientifique obsédé par ses recherches. Il ne se sent pas à l'aise dans la lumière des projecteurs. Une relation de respect s'instaure entre Kasparov et PC, deux personnalités obsessionnelles qui savent les sacrifices à consentir pour atteindre les sommets de leur discipline. Ils sont tous les deux curieux de connaître les possibilités de la machine qui n'est pas seulement perçue comme un adversaire mais comme un sujet d'expérience. Ce personnage fait clairement référence au principal architecte de Deep Blue, le Docteur Feng-hsiung Hsu.
Tom Austen incarne Paul Nelson, un Grand Maître américain recruté par PC et IBM pour améliorer la stratégie de jeu de Deep Blue. Ce joueur brillant qui fût proche de battre Kasparov trouve dans ce défi une revanche vis-à-vis d'une carrière qui ne fût pas à la hauteur de son talent. Dans la réalité, c'est Joel Benjamin, triple champion des Etats-Unis, qui fût recruté par IBM plusieurs mois avant le match pour entraîner la machine et apporter son expertise de joueur de haut niveau.
Dans la série, plusieurs Grands Maîtres de renom rejoignent l'équipe de Deep Blue au cours du match après la défaite de la machine lors de la première partie. Leur présence déstabilise Kasparov qui suspecte des interventions humaines pendant les parties. Dans la réalité, nous savons qu'en plus de Joel Benjamin, l'espagnol Miguel Illescas et les américains Nick de Firmian et Joel Fedorowicz ont participé au développement de la bibliothèque d'ouverture.
Sarah Bolger incarne Helen Brock, vice-présidente de la recherche et développement d'IBM. Mise sur la sellette par sa direction, elle parvient à convaincre Kasparov de participer à un match revanche après sa victoire en 1996. Alliant féminité et farouche détermination, c'est une femme de pouvoir prête à des compromissions pour assurer le succès de Deep Blue. Elle aussi joue un match à couteaux tirés contre le cynisme de sa hiérarchie.
Kasparov a ouvertement mis en cause la régularité de ce match. S'il est vrai qu'IBM était prêt à tout pour assurer la victoire de Deep Blue, les preuves de triche n'ont jamais été apportées. Néanmoins, dans une interview donnée en 2009, Miguel Illescas a confirmé que le sacrifice de Cavalier dans la défense Caro-Kann avait été introduit dans la bibliothèque d'ouverture de Deep Blue le matin même de la 6ème partie décisive. La série laisse entendre que les conversations entre Kasparov et son entourage avaient été écoutées par les agents de sécurité. Cette information aurait permis d'anticiper le choix improbable d'ouverture du champion du monde. Sans cela, tel était le pari de Kasparov, ce sacrifice qui était bien connu des spécialistes de la défense Caro-Kann n'aurait pas été joué par Deep Blue car basé sur des compensations à long terme, hors de portée des ordinateurs de cette époque.
Dans la série, Kasparov s'inquiète pour le devenir des échecs s'il est battu par la machine. Nous savons aujourd'hui que cette crainte était infondée. A une époque où le moindre programme d'échecs installé sur un smartphone surclasserait Deep Blue, le jeu d'échecs entre humains ne s'est jamais aussi bien porté grâce au jeu en ligne qui connecte des joueurs du monde entier et à la retransmission des grands tournois sur internet. La machine est restée à la place qui lui incombe, celle d'un assistant d'analyse et d'entraînement même si une communauté de développeurs continue d'améliorer les algorithmes. Le jeu d'échecs demeure une affaire de confrontation entre humains.
Au-delà de la confrontation homme-machine et de l'émergence d'une intelligence artificielle supérieure à l'être humain, c'est la complexité psychologique, les failles et les vulnérabilités des personnages qui font l'intérêt majeur de la série. Chaque personnage est porté par des motivations qui lui sont propres et tente de donner du sens à son action. Les échecs y sont présentés comme un sport exigeant nécessitant un investissement mental et physique total.