C'est avec beaucoup de tristesse que j'ai appris la disparition de Jean Peyrin en ce mois d'octobre à l'âge de 91 ans. Il n'avait appris les règles du jeu d'échecs qu'à 32 ans grâce à un livre prêté par un ami, mais la passion ne l'avait plus jamais quitté. Malgré cet apprentissage tardif, il était devenu un joueur de première catégorie, jusqu'à participer au National du championnat de France en 1975. Un de ses faits de gloire fût d'avoir remporté la coupe de France avec l'Echiquier Grenoblois en 1973 face au Cercle d'Echecs de Strasbourg qui dominait outrageusement les compétitions par équipe à cette époque.
Mais au-delà de ses qualités de joueur, ce sont ses engagements au sein de l'Echiquier Grenoblois (son club de toujours), de la ligue du Dauphiné-Savoie (dont il en fût le président jusqu'en 2012) et de la Fédération Française des Echecs qui ont marqués ceux qui l'ont connu.
Comme le rappelle Alain Saint-Arroman dans l'hommage qu'il rend à Jean Peyrin sur le site de l'Echiquier Grenoblois, il prit de nombreuses responsabilités au sein de la FFE. Il fût membre du comité directeur fédéral pendant près de 30 ans, il anima avec autorité et impartialité la commission d'appel sportif et la commission technique, initiant de nombreux règlements fédéraux encore en vigueur. Il fût aussi directeur du championnat de France pendant 25 ans. Par un investissement de tous les instants et une extraordinaire capacité de travail, il fût un infatigable bénévole au service des échecs français. Il était apprécié pour sa discrétion et sa modestie, préférant l'efficacité à la lumière. Sa contribution exceptionnelle fût justement récompensée en 2000 par la médaille d'or de la jeunesse et des sports.
J'ai fait la connaissance de Jean Peyrin en 1984, lorsque je me suis installé à Grenoble pour poursuivre mes études d'ingénieur. Naturellement, j'ai pris ma licence à l'Echiquier Grenoblois et joué à ses cotés dans l'équipe du club.
Une des parties qui nous a opposée est encore dans ma mémoire aujourd'hui. Elle eut lieu lors d'une compétition par équipe entre jeunes et anciens du club. La coupe Dormany était en jeu. J'occupais le premier échiquier de l'équipe des jeunes (j'avais alors 21 ans), Jean Peyrin, âgé de 52 ans, celui de l'équipe des anciens. La confrontation était sous la forme d'un match aller-retour à la cadence de 40 coups en 2 heures suivi de 20 coups par heure. A cette époque, Jean avait de sérieux problèmes de vue et devait s'approcher très près de l'échiquier pour distinguer la position dans son ensemble.
Lors du premier match, le 1er mai 1985, je fus confronté à la variante Taimanov de la défense sicilienne, l'ouverture fétiche de Jean Peyrin tout au long de sa carrière de joueur. Je sortis vainqueur de cette première rencontre. Le match retour eut lieu le 8 mai 1985. Bien décidé à prendre sa revanche, Jean sacrifia un pion pour l'initiative contre ma défense Est-indienne. J'aurais certainement pu concrétiser cet avantage matériel avec une meilleure technique mais je me suis heurté à une farouche défense de mon adversaire. Nous avions décidé de ne pas ajourner la partie comme c'était la règle à l'époque. La pugnacité de mon adversaire nous entraîna dans une finale de Dames et pions qui me coûta quelques sueurs froides et de grands efforts. La partie dura 102 coups et nous restâmes 8 heures et 55 minutes devant l'échiquier. Nous nous quittâmes à la nuit tombée totalement épuisés. A ce jour, cette partie homérique est encore la plus longue que j'ai jamais jouée.
En véritable passionné, Jean Peyrin joua jusqu'à un très âge avancé. Sa dernière partie comptabilisée par la Fédération Internationale date du mois de juin 2022, elle fût jouée lors du Tournoi des Beaux Jours de Grenoble.
Une personnalité importante des échecs français nous a quitté.
La photographie illustrant cet article montre Jean Peyrin dans une de ses activités favorites, participer à l'analyse d'une partie à l'Echiquier Grenoblois.